Critiphotodanse | 05-19

Une sensibilité exacerbée

Christian Ubl est un écorché vif. En octobre 2016, il avait concocté avec l’écrivain et auteure dramatique Lucie Depauw pour le festival « actoral »* de Marseille une maquette dénommée Langues de feu, laquelle s’inspirait de la symbolique du feu, de sa force, de son énergie dévorante, des ravages qu’il engendre sur son passage, pour tenter, en associant le geste au verbe, d’évoquer la puissance de cet élément, comme déclencheur, moyen de lutte, de révolte, de soulèvement contre les injustices et les discriminations sociales. Point de départ de ce spectacle à double lecture, l’immolation par le feu en décembre 2010, d’un jeune vendeur ambulant tunisien, Mohamed Bouazizi, à l’origine, bien malgré lui, des émeutes qui ont concouru au déclenchement de la révolution tunisienne, à l’éviction duprésident Ben Ali du pouvoir et, sans doute également, aux protestations et révolutions des autres pays voisins, connues sous le nom de « Printemps arabe ».  En effet, dans un pays où les pots-de-vin sont le seul moyen pour acquérir un rang social, rares sont les pauvres et démunis, en butte constante avec les autorités, qui parviennent à vivre décemment. En désespoir de cause, ne pouvant plus supporter les injustices et les humiliations, d’aucuns décidèrent d’en finir en se donnant en exemple. Cet acte désespéré du jeune Bouazizi qui « préféra mourir plutôt que de vivre dans la misère », provoqua la colère des habitants de sa ville, Sidi Bouzid : des dizaines d’entre eux manifestèrent devant le siège du gouvernorat. Le mouvement social s’étendit spontanément à d’autres municipalités du pays malgré la répression, gagnant Tunis 10 jours plus tard. Les manifestations insurrectionnelles allaient se poursuivre, engendrant une révolution qui conduisit au départ de Ben Ali en Arabie saoudite et à la désignation d’un nouveau président.

© J.M. Gourreau

Cet acte de résistance, qui symbolise le combat des Tunisiens pour la démocratie, la justice et la liberté, est le détonateur du projet de ce diptyque, Langues de feu & Lames de fond, constitué de deux soli accolés, se répondant l’un à l’autre comme une réplique à une question, sans forcément amener de solution, en fait autoportraits de leurs concepteurs. Au travers de ce premier solo d’une grande puissance, Christian Ubl affirme le pouvoir des révolutions, non seulement au travers des cris, clameurs et affrontements mais surtout par le biais du feu, symbole de la révolte qui sommeille dans l’âme de chacun d’entre nous et qui peut être le déclencheur de révolutions engageant des milliers d’hommes dans l’espérance et la foi d’une vie meilleure. Cette œuvre traduit en fait « la protestation par le feu (et en prend prétexte) pour traverser et revisiter divers états de corps, immolation, acte de sacrifice suprême », explique t-il. Et de poursuivre: « Je brûle de passion et je brûle mes passions, je brûle ma salive, je brûle mes tensions, mes pensées, mes affects, mes désirs, mes convictions ; le système brûle, et mon corps brûle avec… Je brûle, donc je suis ». En quelques mots, tout est dit. Un texte mûrement réfléchi, accompagné par une danse signifiante, expressive, engagée, au sein de laquelle le danseur finit par « s’immoler » – fictivement, rassurez-vous – par le feu, ce dans une scénographie reflétant parfaitement la révolte assumée de ses auteurs. Et d’entamer une danse vibrante et oppressante tout à la fois, bercé par cet émouvant propos de Lucie Depauw : « Je donne ma langue au feu, je me donne entière au feu, je veux sentir le feu embrasser mes cheveux, mes cuisses, mon intérieur, je veux fondre ma douleur avec la joie du feu, un corps à corps incandescent »… Et, plus loin :  » Je veux expliquer : trop d’injustices, d’inégalités. Mais si les mots ne suffisent pas, alors il faut que la révolte s’élève et brûle, qu’elle se voie de loin, qu’elle se consume, qu’elle réchauffe l’ardeur de ceux qui ne peuvent plus vivre comme ça. Ce feu, c’est un refus. Ce feu, c’est une révolte contre un système pourriture. (…) Je pense à tout ce que le feu dira à ma place, ma révolte, ma protestation, mon emballement. Ce soir, je veux briller de mille feux »…

© J.M. Gourreau

Le second volet de ce diptyque, Lames de fond, fait écho en miroir à Langues de feu. Un duo cette fois, interprété par Sandrine Maisonneuve et le chorégraphe lui-même. « Le printemps arabe avait commencé par le feu, il s’achève dans l’eau, prend l’eau, (tel) un tsunami humain qui tente la traversée et le déplacement. Mais l’eau – entre flux et reflux – est un élément instable pour, parfois, devenir tombeau », précise Christian. Là encore, tout comme le feu, l’eau peut se révéler redoutable et anéantir par la force indomptable de ses vagues, déluges, orages, tornades et tsunamis, un peuple tout entier. Reposant lui aussi sur un écrit socio-poétique de Lucie Depauw, Lames de fond est un poignant duo qui se situe précisément là où le feu des révolutions arabes s’est propagé, laissant le pays à feu et à sang. Il reflète avec justesse les incertitudes et hésitations qui tenaillent un père et son enfant syriens, tant dans leurs pensées que leurs actions, lorsqu’ils cherchent à fuir leur pays, et qu’ils se trouvent contraints, par désespoir, à se jeter à l’eau, car il n’y a pas d’autre solution. Le chorégraphe les imagine et les décrit à un moment crucial lorsque, seuls au bord d’une Méditerranée déchaînée, ils sont à deux doigts d’être engloutis par le déferlement des vagues, « les vagues cambrées, les déferlantes, les vagues scélérates, montantes et descendantes, qui enflent et se brisent autour de nous », relate Lucie Depauw. Là encore, une œuvre bouleversante dans laquelle tantôt le corps est porté par le texte et les images, tantôt le verbe prend le dessus. Quoi qu’il en soit, elle ne laisse aucun doute sur le devenir de ces êtres totalement désemparés dont la lutte sera vaine, et qui ne parviendront jamais à mettre pied sur la terre d’asile tant promise qu’espérée, malgré leur foi et un incommensurable instinct de survie.

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J.M. Gourreau

© J.M. Gourreau