Un fauteuil pour l’orchestre | 28 mars 2015

A première vue, construire une pièce sur la construction européenne est aussi enthousiasmant que produire une comédie musicale sur la reforme territoriale ou un ballet sur le quotient parental. C’est pourtant le sujet choisi par le chorégraphe autrichien pour sa pièce « shake it out ». A partir de ses propres interrogations, le chorégraphe construit une pièce inventive et drôle, réussissant le temps de cette petite heure à faire oublier Jean-Claude Juncker et les illusions perdues du rêve européen.

Au son d’une musique martiale, 5 danseurs en culotte de peau dans le plus pur style tyrolien ouvrent cette pièce sur un rythme effréné. Les lignes droites succèdent aux lignes horizontales et aux bras tendus. Nous sommes au cœur de l’Allemagne nazie. Alors que se délite petit à petit cette chorégraphie à coup d’imprécisions et de contretemps, la pièce rebondit sur les excès de la réconciliation franco-allemande puis sur le chaos créé par l’élargissement européen. La danse rectiligne des premières minutes laisse alors la place à des pas-de-deux burlesques et à des scènes d’émulsion politique tirant vers l’incantation païenne.

Le portrait de l’Union Européenne réalisé par le chorégraphe n’est pas tendre, oscillant entre férocité et dérision. Il est ainsi difficile de ne pas éclater de rire devant la représentation d’un banal conseil européen, où au milieu d’un cercle formé par un amas de drapeaux européens les 5 danseurs s’échangent des amabilités mondaines dans des poses antiques proprement ridicules. La troupe de danseurs partage manifestement le plaisir du chorégraphe autrichien à grimer cette aristocratie bruxelloise, impulsant à cette pièce une énergie frénétique et cruelle. C’est d’ailleurs la plus grande qualité de cette pièce, son sens du rythme. Accompagnés par deux musiciens, qui finiront par prendre part à une séance de percussions aussi efficace que drôle, les 5 danseurs enchainent avec enthousiasme les chorégraphies inventives sur l’histoire européenne et les rivalités d’égos nationaux.

© Didier Philispart

Construit comme une comédie, « Shake it out » n’en reste pas moins une pièce sur la dérive du projet européen. Autrichien travaillant en France, Christian Ubl pointe du doigt l’échec de Bruxelles à créer une identité européenne. La pièce raisonne aujourd’hui tristement avec l’actualité, alors que cette déception est en train de produire des mouvements de rejets déjà perceptibles dans les urnes.

article de Florent Detroy