Actoral | été indien

Ce qui frappe quand on arrive au festival Actoral, 16e du genre, c’est la bonne humeur, comme si tout le monde avait plaisir à se retrouver là, au sud… Comme si ce moment d’automne annonçait l’entrée dans l’hiver et que, tels des lézards, les Parisiens – et les autres – venus humer l’air de Marseille en profitaient avec insouciance… Idée lumineuse, donc, que celle d’Hubert Colas de placer son festival à cette période bénie où les rues de Marseille ressemblent encore à l’été…

Alors, pendant trois semaines, toutes sortes d’expériences vont pouvoir se dérouler dans dix-sept lieux de la ville (et en dehors, avec Martigues cette année). Des tentatives faisant fi des cases habituelles de la danse ou du théâtre ou de la musique ou des arts plastiques… Tout cela aboli pour laisser place à l’acte « de nouvelles écritures ». Du coup, rien ne se passe comme prévu, un metteur en scène peut se lancer dans une chorégraphie et un plasticien écrire, ou alors des associations s’organiser.

Dans cette catégorie, nous avons pu voir, dans le cadre du programme commun à la SACD et au festival L’Objets des mots, « Langues de feu », conçu et dansé par Christian Ubl autour d’un texte de Lucie Depauw qui relate un geste qui marqua l’Histoire avec un grand H, celui de Tarek Bouazizi, qui, s’immolant par le feu, déclencha une révolte qui allait signer la fin d’un régime – celui de Ben Ali – et annonçait rien de moins qu’une révolution. Christian Ubl est seul en scène, avec, en voix off, le texte dit par l’auteur. Leur travail a été, à ce stade, de tenter toutes les métaphores… Celle du feu qui embrase un instant la scène, celle du diable qui ne peut pas être en dehors de ce coup funeste, celui d’une image symbolique avec ces couvertures de survie (sorte d’incandescence naturelle dorée et argentée), mais aussi littérale, puisque c’est dans ces couvertures que l’on enroule les blessés, pourquoi pas les brûlés. Le sol est jonché de traces de pas et libère au centre un cercle, celui de l’action… Bidon d’essence au dos et texte en bouche, Christian Ubl va saturer l’espace d’un parcours juste, bien vu, émouvant. Sa présence touche. On sent que le sujet l’a particulièrement concerné. Sa propre émotion est palpable. Elle ajoute à la fragilité de la proposition encore toute fraîche et qui se cherche, mais qui possède tout pour faire un solo mémorable.

On ne peut pas en dire autant de la proposition très élaborée, très « réfléchie », très conceptuelle de Nadia Lauro et Antonija Livingstone « Études hérétiques 1-7 », qui, malgré tout le soin pris à nous faire ôter nos souliers pour éviter que nous ne piétinions la moquette bleue de nos chaussures salissantes, ne convainc pas, même si, au début, cet univers new age avec pantalon pattes d’eph’ très seventies pouvait séduire. Très vite, l’esthétique de l’installation prend le dessus et le manque de dramaturgie frappe… On décroche assez rapidement, avec l’impression persistante d’écouter un disque rayé… Tout revient sans cesse, mais au lieu de se bonifier, cela s’épuise, lasse… Dommage, car l’installation de Nadia Lauro est belle, faite de ces plaques de métal brossé formant une sorte de livre composé de grandes feuilles de gélatine se transformant, selon l’angle, en miroir.

Actoral ne reculant devant rien, le festival nous a proposé de voir la récente création d’Alain Platel – artiste qui n’est pas, à proprement parler, à ranger dans les « dernières nouveautés d’avant-garde » mais qui signe avec « Nicht Schlafen » (« Ne pas dormir ») une pièce mahlérienne à souhait… On pourrait beaucoup en dire, mais, pour l’évoquer avec justesse, il faut citer in extenso les prodigieux danseurs qui l’interprètent : Bérengère Bodin, Boule Mpanya, Dario Rigaglia, David Le Borgne, Elie Tass, Ido Batash, Romain Guion, Russell Tshiebua, Samir M’Kirech. Pour des questions de calibrage et par égard pour la notoriété de l’auteur, on hésite d’ordinaire à le faire, mais force est de constater que la qualité chorégraphique de « Nicht Schlafen » tient à ces purs inventeurs, et il suffit de regarder le parcours – et la danse ! – de David Le Borgne, par exemple, pour s’en persuader. Il y a beaucoup d’eux, voire tout, dans ce spectacle. Ensuite, Steven Prengels, qui a collaboré avec Platel pour la musique, signe une bande-son où l’on retrouve Mahler, évidemment : « Symphonie no 6 » dite « tragique », « Symphonie no 2 » dite « de la Résurrection », en passant par « Ô Homme », « La Mort », « Plein de quiétude »… un peu de Bach – on est chez Platel ! –, des chants congolais live… le tout offrant un univers divers aux improvisations des danseurs, qui ne se privent pas. Comme décor, on reconnaît au premier coup d’œil les sculptures criantes de réalisme de la plasticienne flamande Berlinde De Bruyckere, dont le travail sert d’écrin aux propositions scéniques qui vont se succéder. On lit que la fréquentation de l’atelier de l’artiste, où trônent des moulages, des peaux et des crinières de chevaux, a influencé la manière de danser, de « se concevoir » et de se déplacer de la troupe ; on veut bien le croire tant la fougue, l’emballement même surcharge ce travail rendu passionnant par les seuls danseurs, qui, lâchés dans les dernières minutes, s’épuisent à nous montrer que NON, ils ne dorment pas. Ils ne sont pas près de le faire. Ils nous secouent sans cesse en agitant des images devenues presque banales devant nos téléviseurs mais qui, vues de si près, font – doivent faire – réfléchir… Alors Alain Platel, toujours aussi habile, sait laisser cet escadron se lancer à corps perdu dans ces messages. Il finalise le tout avec une mise en scène où son regard ne manque pas de parer son nouvel opus des signes habituels qui permettent, depuis ses débuts, de fixer le public, évidemment conquis par tant de beautés agencées pour lui plaire.

Au sein du programme belge qui parsème cette édition, Actoral nous a proposé d’assister à « The Common People », une nouvelle proposition iconoclaste dans le parcours du jeune et talentueux Jan Martens… Si, au cours de ces trois fois trois heures, les 40 Marseillais réunis et formés pour l’occasion permettent d’assister à des rencontres parfois touchantes mais souvent basiques, on comprend qu’après le succès mondial de « The Dog Days Are Over » (2014) le créateur ait souhaité revenir aux fondamentaux de sa recherche. Néanmoins, à lui de prendre garde que la rumeur – excellente – circulant suite à ses pièces fort réussies ne donne pas un côté décevant à « The Common People » : cela reste une proposition, quoique très « politique », pas complètement à la hauteur de son intelligence et qui parfois même semble laborieuse dans la composition, avec une partition assez répétitive. Toutefois, de beaux moments qui peuvent servir dans l’avenir pour une future pièce !

Actoral sait aussi multiplier les points d’orgue, les temps de rendez-vous, et le fait que Théo Mercier soit le parrain de cette édition nous a permis d’admirer son exposition temporaire dans le magnifique musée d’Art contemporain de Marseille (qu’il faut impérativement visiter si vous êtes dans cette ville !). Convaincant. Le flot de propositions – pas moins de 100 – nous mènera jusqu’au 15 octobre, à peine le temps de regretter de ne pas avoir vu Alexander Vantournhout, dont tout le monde parlait le soir de sa prestation, ou la dernière installation de Michaël Allibert et Jérôme Grivel, qu’il faut suivre (11‑12/10/16).

Emmanuel Serafini