esse | Claire Astier

À l’évocation, l’écrivaine Lucie Depauw et le chorégraphe Christian Ubl préfèrent la littéralité et l’infiltration directe au cœur du réel dont ils se proposent de combler les vides. Langues de feu fait parler les corps qui se sont tordus dans les flammes avant de se propager sur la place Tahrir, chez France Télécom ou bien dans l’administration française, lorsque Djamal Chaar s’est immolé devant le Pôle emploi de Nantes en 2013. Ubl entre en scène yeux écarquillés, langue tirée, sur les rythmiques furieuses du Sacre du Printemps : il est Mohamed Bouazizi s’apprêtant à s’immoler et fixe le public des yeux. En voix off le texte de Depauw s’énonce à la première personne telles les pensées qui accompagnent la luciole solitaire dont la traversée si fugace sur nos écrans s’est imprimée sur la surface de nos rétines. Ces hommes qui tombent ne sont pourtant pas sur scène. Leurs passages au rang d’icônes ont effacé leurs trajectoires personnelles, enchâssées dans des récits dont il n’est plus question de statuer sur la véracité. Langues de feu semble une levée de deuil au cours de laquelle ce sont nos représentations de la révolte que Depauw introduit dans ces « corps publics ». Mantes-la-Jolie, Bois-Colombes, Saint-Ouen. Egypte, Lybie, Yémen, Syrie. La danse de Ubl est une déclaration ou un avertissement et transforme l’acte de désespoir en manifeste. La transe habite le danseur qui transcende le fait divers et autorise sa réappropriation par le langage : avons-nous été affectés par ce corps, comment parle-t-il en nous ?

Marc-Antoine Serra
Marc-Antoine Serra
Marc-Antoine Serra

La Belle de Mai, Marseille, 2016, avec Christian Ubl. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral

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