Le bal des puissants

« La Cinquième Saison » de Christian Ubl

05 AVRIL 2021 | Photos et commentaires Jean Barak

Entre le deuxième et le troisième confinement où, entre autres choses futiles, nos bon maîtres tuent la culture pour la sauver, il y eut quelques interstices à travers lesquels les lumières se sont fugitivement allumées, comme au Théâtre de l’Olivier. Ce 25 mars 2021 Christian Ubl y présentait sa “Cinquième Saison” aux professionnels. Un jour sans doute, le public sera de nouveau autorisé à communier au décours imposé de leur rite laïque, le “mentir vrai”.
En clair, la culture se meurt, mais c’est un phénix qui renaît toujours de ses cendres, le siècle des lucioles que nous avions pris pour la lumière nous éclaire à tout jamais.

“There is a crack in everything, that’s how the light gets in”
Leonard Cohen

© Jean Barak

Christian Ubl est un artiste transversal, un touche-à-tout qui a fait irruption par effraction dans le sérail.
Danseur, on l’a vu notamment chez Kelemenis, Abbou Lagraa ou Thomas Lebrun.
Ses pièces ne sont jamais anodines ni anecdotiques, il interroge les failles qui le traversent, éclairant en contre-jour celles qui nous traversent: “LDF en 2019, “langue de feu et lame de fond”, de l’espoir au chaos, le feu et l’eau des printemps arabes. “Still” en 2017, quelle est la place de l’art en Autriche aujourd’hui entre Gustav Klimt et Egon Schiele? Celle de l’identité dans son rapport à la différence:
“A U” en 2015. “Shake It Out” en 2014, les rapports entre le folklore et la culture: y-a-t ‘il une identité européenne? Etc.
Le public est appelé à se masquer pour être filmé, son image sera projetée en fond d’écran, en direct. Un Gentil Organisateur l’invite à se lever, à reproduire ses gestes dans une sorte de “flash Mob”, ça se fait beaucoup, c’est comme si on supprimait le quatrième mur, celui du public. Ca donne l’impression de participer, les gens sont contents. Mais on en voit très vite les limites, c’est un truc efficace pour bousculer le spectateur et l’attraper par la chemise, mais très vite il devra retourner à sa sage place assise de “regardeur”.
Puis les gestes que nous avons imités deviennent une chorégraphie disco comme l’adorent les adolescentes partout où la télévision leur est parvenue. Et puis ça devient une rave party sous acide, mais sans la molécule. C’est frénétique, mais ça dure. Quand vous commencez à vous enfoncer dans votre siège parce que vous n’êtes pas rendu, ça déjante et vous retrouvez le Christian Ubl féroce et sarcastique que vous connaissiez. Ou désespéré.
Inspiré de Bruegel le vieux, le carnaval vous emporte loin du premier degré ringard du début. Qui était peut-être déjà de l’autodérision.
Les masques dansent, c’est le bal des grands de ce monde, on les y reconnait tous, c’est étrange, des danseurs sans visages. Sans le leur en tout cas.
Quand les masques tombent, il y en a un autre dessous, un masque de clown. Vous y reconnaitrez des voiles islamiques, des empereurs romains, des femens à la poitrine juvénile de danseuses, quand le scandale de la beauté d’une poitrine nue est une arme de destruction massive contre la connerie, celles-là mêmes qui avaient mis le feu à Notre Dame de Paris en 2014, et bien d’autre choses encore qui surgiront de quelque repli de votre préconscient assoupi.
Plus que jamais Christian Ubl agace, déroute, bouscule. Ce n’est pas inutile. Au bout du compte, il est égal à lui-même, mais en pire. Il faudra aller voir cette pièce avec ou sans masque, vous savez bien, ceux qui sont inutiles quand il n’y en a plus, on les a jetés, et indispensables quand on en a racheté des millions pour les remplacer. Comme on sait, un masque “périmé” protège moins bien que pas de masque du tout.
Bientôt sans doute, dans quelques mois, après le vaccin -de préférence pas celui qui vous guérit définitivement de la vie- et avant la prochaine pandémie.
Quand j’entends parler de culture, je sors mon protocole sanitaire.